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Labo sciences historiques

Mohamed Ali MOUSSE

Contact : mouma72@yahoo.fr

Doctorant

Sujet :  La politique économique et sociale française en Côte Française des Somalis de 1896 à 1967. Des choix politiques contradictoires.

Directeur de thèse : Jean-Paul BARRIÈRE


Résumé : Le projet de thèse que je présente ici a pour objet, l’étude de la politique économique et sociale française en CFS (Côte Française des Somalis) de 1896 à 1977. Il s’inscrit dans une démarche initiale entreprise il y a trois ans afin d’apporter un regard historique sur l’histoire économique et sociale de Djibouti pendant la période coloniale. Cette démarche est guidée par l’importance que revêt ce sujet pour la compréhension du système colonial et ses conséquences indélébiles qui prédominent encore aujourd’hui dans la plupart des pays colonisés.
L’intérêt européen pour la mer rouge et la corne de l’Afrique se réveille avec le projet de la construction du canal de Suez. La compétition entre les puissances européennes fut relancée. Premiers arrivés, les Anglais s’installèrent à Aden, prise le 16 janvier 1839.
La France fit l’acquisition d’Obock à la suite d’un traité signé le 11 mars 1862, mais elle a attendu jusqu’en 1883 pour y prendre réellement possession. En effet, les impératifs de la navigation à vapeur et les besoins de l’expansion coloniale française en Asie (guerre franco-chinoise de 1883-1885) faisaient d’Obock, un port et une escale pour les navires français. Léonce Lagarde nommé commandant d’Obock mena entre 1884 et 1888, une politique habile qui ouvrira la porte à l’hégémonie française sur tout le territoire.
En 1888, Léonce Lagarde abandonne Obock et crée un port plus au sud sur un site madréporique « Gabouti » qui offrait des meilleures perspectives. Il y transfère le siège du gouvernement en 1892. C’est ainsi que par décret du 20 mai 1896, naissait la colonie française des Somalis, avec comme chef-lieu, Djibouti qui détrôna irrémédiablement Obock. Outre ses activités administratives, Djibouti allait cumuler des activités portuaires et ferroviaires.
La CFS se réduit à Djibouti, l’hinterland n’étant occupé que dans les années vingt. Son port, africain et asiatique, situé au croisement de deux grands courants d'échanges, l’un maritime, l’autre terrestre était fréquenté par de nombreuses compagnies européennes. Il restait sans conteste l’escale privilégiée pour desservir l’empire colonial français. Par ailleurs, c’était le principal débouché des exportations éthiopiennes et ce port-capitale de la CFS, concentrait toutes les fonctions économiques. Malgré cela, la CFS fut un comptoir oublié jusqu’en 1930. La métropole n’y envoyait qu’un nombre limité des fonctionnaires. Les religieuses et religieux se chargeaient de l’enseignement. Faute de jetée, le port n’accueillait aucun navire de fort tonnage. On recourait à des chalands et à quai le déchargement se faisait à la main. Il a fallu le naufrage du Fontainebleau  pour que commence la construction d’une digue en eau profonde. Pourquoi ce désintérêt de la France pour cette colonie de la mer rouge ?
Dans la première moitié du
XXe siècle, les activités commerciales du chemin de fer et du port stimulaient le développement de Djibouti qui, grâce à ses fonctions (portuaires, ferroviaires, industrielles, commerciales, administratives, militaires, etc.) devient un pôle émergent dynamique. Qui sont les acteurs sociaux et économiques de cette réussite ?
Avec les projets de Mussolini, la seconde guerre mondiale et le blocus, la CFS a traversé des années sombres. Quelles stratégies, les opérateurs économiques ont-ils déployés pour s’adapter aux difficultés rencontrées ?
Après la seconde guerre mondiale, Djibouti reçoit le statut de territoire d’outre-mer. Le port développe ses infrastructures pour rivaliser avec Aden. Des nouvelles réformes politiques et économiques (port franc, mesures fiscales et monétaires) mises en place à partir de 1946 ont rapidement fait preuve de leur efficacité. Les succès économiques engendrés par le port sont indéniables. Comment expliquer que la population ne profite pas de cette prospérité ?
Des nombreux investissements venant de la métropole (FIDES,…) ont pour objectif de développer seulement le domaine économique. Les autres secteurs (industrie, agriculture) sont délaissés malgré les revendications des élites indigènes qui accusent les autorités françaises de vouloir maintenir le pays à un niveau de développement faible, pour mieux le contrôler. Ces accusations sont-elles justifiées ? Constituent-elles un des facteurs déclencheurs de la grogne sociale des années 60 ?
Les Afar et les Somali-Issa sont des populations autochtone ; pasteurs-nomades, caravaniers. Ce sont des sociétés organisées et independente. Comment ont-elles réagi économiquement et politiquement à la colonisation française ? À ces sociétés autochtones se sont adjointes, par mouvements migratoires, des sociétés « allogènes ». Yéménites et Somalis originaires des régions voisines de la CFS sont arrivés, par vagues successives, pour s’implanter à Djibouti pour des raisons économiques, encouragés par l’administration coloniale. Quelle a été leur implication dans la vie économique de la CFS ? Quels rapports ces sociétés entretiennent-elles avec les autochtones ? Quelles sont les causes des tensions entre communautés qui se révélèrent au grand jour lors des émeutes de 1949, dont les Yéménites et certains Somalis allogènes furent les principales victimes ?
« Colonie oubliée, camp retranché, escale charbonnière, confetti d’Empire, œil du cyclone, porte de la riche Éthiopie… ». Beaucoup de métaphores et d’images sont utilisés pour décrire ce port surgi du néant. Comment la France pouvait-elle imaginer la naissance d’un dragon économique sur ces lieux que des aventuriers comme Monfred décrivent comme « une antichambre de l’enfer » dans l’un de ses romans ? Comment expliquer l’entêtement français à se maintenir sur ces rivages arides et inhospitaliers pendant plus d’un siècle ?
Tout au long de plus d’un siècle de présence coloniale française (1862-1977), on peine à discerner une ligne directrice dans les décisions prises par les acteurs sociaux, économiques et politiques en CFS. Ce qui domine, ce sont les mesures contradictoires. Quelles sont ces mesures contradictoires ? Quels impacts ces mesures ont-elles eu sur la vie économique et sociale de la colonie ?
Faire état des transformations économiques et sociales de la CFS sur près d’un siècle, mettre en lumière les différents enjeux, comprendre les stratégies des principaux acteurs, c’est comprendre les difficultés rencontrées par cette colonie et ses habitants pour s’intégrer dans la modernité.